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Confession

Publié le 09-04-2012
Confession
Par Youssef CHAHED

« Je vous parle d’un temps que les moins de trente ans ne peuvent pas connaître.»
Je vous parle d’un temps que les plus soixante ans auraient pu vivre. Un temps qui fut une étape importante dans la modeste vie qui est la mienne ; ce n‘était pas un cas isolé, c‘était on peut dire une généralité. En ce temps là quand on entendait la fausse petite toux qui signalait l’arrivée du grand-père, le sang s’arrêtait de circuler dans les veines. La respiration se coupait et même les mouches cessaient de battre les ailes. Tout le monde se passait le mot alertant l’arrivée du patriarche.

En ce temps là nul ne se posait la moindre question à propos de quoi que se soit, l’obéissance aveugle, la discipline et sujétion étaient le code de conduite et les règles à suivre et à appliquer. On vivait avec un champ lexical limité. Si certains vocables n’étaient pas d’usage, si l’expression était restreinte cela ne faisait pas de soi un malheureux étant donné que le terme bonheur découvert plusieurs années plus tard était méconnu à cette époque.

La matriarche avait, elle aussi un pouvoir qu’elle partageait avec son époux, son domaine n’était pas réservé à la gestion interne de la vie familiale, il lui arrivait d’être décisionnaire dans certains sujets quand elle tenait un conseil en tête à tête avec le grand-père d’ailleurs ces séances étaient pratiquement quotidiennes. Diverses sujets étaient abordés sans que l’on en sache la teneur. Ainsi la vie était réglée comme un métronome, tout avait son temps, chacun connaissait ses taches, il n’était pas question de reporter ce qui devait être fait le jour au lendemain. Encore une fois bien des années après j’ai compris et appris la signification du proverbe arabe « doux et amère ainsi va la vie » . L’exercice du pouvoir de la grand-mère était sans limite, il était absolu, suite à une hargne la décision de renvoyer une bru chez ses parents en solitaire sans ses enfants était une pratique très courante et, comme découvert au lycée les types de sanctions une observation puis un avertissement puis un blâme jusqu’au renvoi l’usage l’ était aussi dans ce foyer. Une répudiation pouvait être décidée sur un coup de tête ou suite un léger manque de respect de la jeune femme sans que le mari le premier concerné n’ait son avis à donner ni un mot à dire. Il apprenait par la suite que désormais il est devenu un homme divorcé. Nuls soucis ni tracassins ni remords ne pouvaient être lus dans l’ âme de cette matriarche. Un autre mot s’est ajouté à mon savoir   est «  le droit », tout ce que je faisais à l’époque était par devoir sans en connaître la signification ni le sens.
Devenu adulte bon gré mal gré, forgé par les années et, avec une ouverture sur un autre monde, des sentiments, des questions et des remises en cause commençaient à occuper mon esprit. La première fut la ligne dictatoriale du grand-père était-elle logique, inéluctable et juste? Difficile et embarrassante la réponse, mon constat fut basé sur le résultat. D’un gamin qui a traversé les rondes du temps à un homme dont l’éducation, la discipline sont à l’abri des reproches. Un homme devenu à son tour père de famille qui a réussi à la préserver mais pas avec les méthodes du déjà vécu. L’ avenir n’a jamais été derrière soi il est toujours devant. Toute personne doit se projeter dans l’avenir tout en se remémorant le passé qui a servi comme base à sa formation. Il est inutile et vain de culpabiliser le formateur qui après mûres réflexions j’ arrive à la conclusion suivante, le grand-père était comme les hommes de son époque et, ne pensait qu’à l’avenir. Il était hors de propos de le qualifier de tous les adjectifs relatifs à cette attitude, seul compte le résultat.

Les temps changent les gens aussi, à chaque époque son mode de vie d’une ère dans laquelle on entendait des sons et des voix sortir d’une boite en bois alimenté par une batterie pensant que tout un cirque logeait à l’intérieur à une autre, moderne avec l’inimaginable et l’extraordinaire expansion.

Je vous ai parlé d’un temps qui ne m’était pas exclusif, il était celui d’un peuple aussi. Le grand-père qui était le mien pouvait être le père de la Tunisie qui avec une certaine rigueur a veillé sur son destin et son essor. La démocratie qui était absente durant son exécutif et que j’ai découvert tardivement le sens était un simple mot à l’époque mais aujourd’hui une valeur. Ce dernier s’il était arrivé au pouvoir quelques années plus tôt des centaines de femmes comme ma mère auraient échappées à l’injuste répudiation. Je ne blâme ni condamne ni le mien ni celui du peuple, chacun des deux à son niveau avait une mission, une charge, une responsabilité et un accomplissement d’un devoir. Moult raisons critiquables qui ne nous viennent à l’esprit en ces temps-ci nous étaient étrangères, incompréhensibles en d’autres temps.

Cet article est proposé par : Youssef CHAHED