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Miroir, Miroir...

Publié le 14-12-2009
Miroir, Miroir...
Ceci est une histoire arrivée à une personne très ordinaire, en une matinée très ordinaire...

« Miroir, Miroir… »

Mais qui est donc cette personne qui s’empare de mon miroir, comme ça, sans la moindre gêne ?!

Je me réveille ce matin. Comme d’habitude, je commence par entrouvrir mes yeux afin de percevoir ce que peut afficher l’écran de mon téléphone portable…

9 heures trente ! La vache ! J’ai une réunion à 10 heures pile au bureau!

Comment pourrais-je me préparer, trouver la solution idéale pour « dompter » mes cheveux rebelles, camoufler les taches de rousseur et les boutons qui jonchent mon visage…

Quant à la question vestimentaire … Oh là là là !

Il me faut trouver, pour le dessus, une pièce qui mette en évidence ma silhouette (qui n’a d’ailleurs rien de la taille dont je rêve depuis des lustres) : c’est-à-dire un dessus qui ne soit pas trop serré sans pourtant avoir l’air d’un kimono ; vous voyez ce que je veux dire…

Pour la partie inférieure, n’en parlons pas ! Si je veux mettre une jupe, il faut m’y préparer d’avance ; je parle de l’épilation à la cire, avec tout ce qui s’en suit : faire attention à la température ambiante, sinon la cire coule et se transforme en un liquide visqueux dont il faut se débarrasser au plus vite. Ensuite, si l’affaire marche bien, et les méchants poils sont enfin arrachés, il faut se laver les jambes à l’eau tiède, les masser le plus doucement possile. Et là , il faut toujours s’attendre à de mauvaises surprises : un poil qui me tire la langue, comme pour me défier et me dire « Regarde imbécile ! Tu as beau nous pourchasser, mes amis et moi, on y survivra malgré toi ! ». Alors, envahie d’amertume, je fais de mon mieux pour ne pas succomber à mon désespoir, un désespoir hélas légitime. Au fait, il ne s’écoulera pas une semaine sans que mes vilaines jambes ne recommencent à se couvrir de ces fameuses « fourmis » noires, et… rebelote !

J’ai de belles jambes, tous le monde me le dit et me le répète au sein de la société féminine de ma tribu. Quand ma mère ou mes sœurs vantent mes « belles jambes » et que ma mère me réprimande (ou fait semblant de le faire de peur qu’un « mauvais œil » me rattrappe) devant le regard admiratif d’une proche plus ou moins lointaine ou d’un voisine, « Allez ! Va te couvrir et mettre quelque chose de décent sur toi !), je me moque d’elles tout discrètement : Venez voir ces deux horribles bâtons dans deux semaines : vous me plaindrez !

La pilosité, la pilosité ! Une bénédiction ou une malédiction provenant de la Sagesse Suprême du Bon Dieu. Dans mon cas, j’interprète ce « phénomène physiologique » selon l’état psychique où je me trouve, selon aussi mon statut matériel, je veux dire selon que j’ai ou pas assez d’argent pour réaliser tous mes caprices (parfums de luxe, bouquins, une bague d’or…). Quand une chose va bien, la vie est toute rose. Quand quelque chose cloche, c’est la cata généralisée…

Or ce matin, il n’est pas question de m’enfiler une jupe, c’est donc forcément un pantalon que je vais mettre : pilosité oblige. Alors, il me faut un qui ne soit pas trop serré, ni trop moulant, ni transparent. Ou bien il faudra que le vêtement du dessus soit assez long pour couvrir le derrière. Tels sont les instructions vestimentaires procurées par ma mère dès mon jeune âge, et il n’est pas question d’en dévier.

Mais alors, comment ma pauvre cervelle va-t-elle gérer toutes ces informations en un laps de temps aussi ridiculement restreint ? Cela revient à l’absurde, surtout si j’y ajoute mon café (j’ai de surcroît oublié de charger la cafétière hier car un beau film romantique comme j’en raffole m’a littéralement collée à mon lit devant le téléviseur ; et heureusement d’ailleurs que j’ai eu la présence d’esprit de régler le timer, sinon la tété serait restée allumée la nuit durant, ce qui aurait aggravé davantage mon statut financier en augmentant mes redevances vis-à-vis de notre chère STEG).

Le café, le minimum nécessaire de maquillage. Ajouter à cela la maudite bagnole dont les caprices restent toujours imprévisibles : elle peut démarrer gentiment au premier quart de tour de la clef de démarrage, comme elle peut faire des siennes (surtout par un tel jour de froid comme il en fait en ce mois de janvier). Alors rien n’y fait : ni starter, ni les appuis successifs, désespérés et de plus en plus nerveux sur la pédale de l’accélérateur. En de tels moments sinistres, je me remets à la vieille méthode de maman : lire les sourates réputées efficaces en de telles circonstances, notamment la sourate du Falaq et celle d’An-Nâs ; et attendre un geste salutaire du destin.

Bref, je me trouve dans une situation sinon désespérée du mois rudement difficile ce matin.Or je sais à quel point le désarroi se lit facilement sur mon visage au bureau, quand je ne suis pas en forme, quand par exemple je me lève du mauvais pied et que je suis en retard en plus !

Je quitte mon lit (Ah ! mon cher lit tiède comme une eau de piscine en un jour de pluie) avec ce bourdonnement dans la tête. Force m’est de me contenir et de me calmer en me disant que de toutes les façons je serai en retard, alors mieux vaut me déstresser. Car, après tout, et pour être honnête, j’ai déjà, collée sur le dos, la fameuse étiquette sur laquelle se lit dans mon entourage professionnel : « RETARDATAIRE RECIDIVISTE ». Alors je me dis tant pis pour mon image, et après tout, mieux vaut tard que jamais.

Juste en ce moment très subtile d’une lueur de quiétude bien fragile, j’atteins la salle de bains et la première réaction que j’ai, c’est de me river les yeux sur mon miroir. « Miroir, Miroir, Aie la gentillesse de me montrer une image acceptable de ma face enlaidie par ce mauvais réveil ». C’est alors que j’ai la pire des surprises de ma vie. Mon miroir traître me reflète un visage qui n’est pas le mien. J’ai beau ouvrir grand les yeux, me les frotter avec insistance : rien n’y change. Je cours vite chercher mes lunettes, abandonnées négligemment au pied de mon lit (sûrement pendant mon sommeil car juste en ce moment je me rappelle m’être assoupie sans finir le film et donc sans savoir si les amoureux se sont enfin réconciliés. Si c’était un film égyptien, j’aurais parié sur la fin quasiment inchangée dans toutes les œuvres dramatiques tous genres compris ; mais là, il s’agit d’un film américain, et avec le sublime Richard Gere… Ce fut une sacrée gaffe d’en rater la fin !). Mais c’est une affaire banale comparée à la galère où je me trouve ce matin.

Mais, mon Dieu misécordieux, qu’ai-je-donc fait de mal pour mériter une suite aussi affreuse d’événements déconcertants ? Car, même avec mes lunettes collées aux yeux, l’image reste implacable sur mon miroir : une image qui n’est pas mienne.

Bon, d’accord, je reconnais que c’est moi-même qui ai damandé à la surface plate d’embellir mon visage, mais de là à aller me chercher une face de je ne sais qui, rien que pour me faire le plaisir de m’épargner un face-à-face désagréable avec ma propre tête, c’en est vraiment trop !

Ce coup du miroir a la force de m’achever : je trébuche au pied du lavabo, je jette la serviette rose aux belles lettres brodées à son bord, me souhaitant : « BONJOUR MAMAN » (d’abord je ne suis manan de personne et en plus merci, pas besoin qu’on me souhaite le bon jour : les choses s’annoncent de pire en pire en cette journée merdique !).

Je me laisse tomber sur une des trois chaises entourant la table de la cuisine (la kitchenette, plutôt ! maman n’a jamais aimé mon loft, et encore moins mon coin cuisine trop exigu pour sa taille généreusement opulente. Alors tout le temps qu’elle y passe, elle jure, elle se plaint de tout : du désordre (pourtant tout est toujours bien rangé !), de la chaleur si on est en été, d’un prétendu courant d’air si on est en hivers… Moi, je prends mon mal en patience ; elle cuisine tellemnt bien que le coup en vaut la chandelle. Le seul bémol est que mes neveux et nièces (ou du moins certains d’entre eux), sachant maman chez moi, accourent à mon loft. Alors, bonjour le désorde, le bruit, ;et, le pire du pire,c’est qu’il ne me reste pratiquement rien des mets maternels soigneusement préparés pour moi.

Mon seul répit : un sourire embarrassé de maman, me promettant que la prochaine fois on serait « plus discrètes quant à cette visite ». Je lui rends le sourire en murmurant : « Mon œil ! Je te connais maman, tu es une véritable radio ambulante. Alors à qui le dis-tu ?! ». Mais cette privation me fait un certain plaisir que je qualifierais de pervers ; en effet, rien qu’en regardant le sourire embarrassé de maman, je me sens en situation de force : j’ai ma revanche sur cette mère dominante, râleuse, maîtresse de toutes les situations, se trouvant pour une fois accablée par une sorte de honte mêlée à un brin de culpabilité. Alors vivent les neveux nonchalants et avares, du moment que j’y trouve mon compte, ou presque !

Mais alors cette image bizarre que me rend mon miroir, qui est-ce au juste ? Je n’ose pas la regarder davantage. Je me sauve, et tout ce que j’en retiens c’est un sourire timide et des yeux marron. Ce n’est pas moi, mon Dieu : d’abord je ne souris guère dans mes photos, et en plus, j’ai les yeux clairs (un avantage a priori mais qui m’a valu une vilaine myopie !).

Je me sauve et me cache le visage dans les mains. La maison est hantée. Aucun doute là-dessus. C’est le visage d’un de ces êtres invisibles qui, on nous l’a appris dès notre jeune âge, partagent notre espace. Ils sont plus forts que nous mais ont la gentillesse de nous éviter et de partager équitablement l’espace avec les Humains : à nous le jour, à eux la nuit. Et gare à celui qui leur fait le moindre mal, même sans faire exprès de les provoquer. Ils se vengent farouchement. Voyant la peur se dessiner sur nos visages infantiles, on nous réconfortait en disant : « tu n’as qu’une seule solution si tu veux échapper à la colère de ces « djinns » : réciter la basmala à chaque mouvement que tu fasses, où que tu passes, quoi que tu touches »…

Des années durant, j’obéissais loyalement aux consignes des grands : la basmala était pour moi une formule magique incontournable pour éviter la colère de nos voisins invisibles. Mais en grandissant, on commence à défier, d’abord discrètement, ensuite avec ostentation, tout le système éducatif parental. Et cette formule n’y a pas échappé. Et en voici les conséquences ; ils se vengent de moi, mes voisins invisibles, et de quelle façon !, une des pires ma foi !. Car si mon miroir me reflète cette nouvelle face, c’est que j’ai été défigurée moi-même !

La galère ! Comment vais-je parvenir à convaincre mon entourage que c’est moi-même ? Et ma famille, (au moins eux, ils comprendront que c’est une vengeance min taht ydihom, littéralement « du dessous de leurs mains », c’est-à-dire un acte que font les djinns ; une expression qui permet d’éviter de leur faire une allusion directe. Mais au bureau ? et la réunion qui m’attend ? Non, ce n’est pas possible de continuer à vivre tout en étant moi et pas-moi à la fois.

Je reviens à la salle de bains, regarde le miroir à nouveau : pareil. Je commence alors à me projeter dans le futur. Après tout, si on ne me crois pas, il y aura le teste d’ADN dont les médias parlent beaucoup ces dernières années. Alors, je porterai plainte. Mais contre qui ? On verra bien. Pour les autres, j’aurai l’occasion d’évaluer la vérité de mes relations avec eux grâce à ce nouveau visage, cette nouvelle « fatchata », comme on aime dire en bon tunisois.

Et d’un coup, je commence à voir le monde, Mon monde, Ma vie entière sous un autre jour. Je commence à me trouver ridicule dans ce rôle que je joue, en employée aliénée, en fille frustrée… Qu’est-ce que j’aime ? Qu’est-ce que je n’aime pas ? Pourquoi est-ce que je travaille ? Est-ce que j’aime bien mes collègues ou est-ce que j’en fais semblant ? Et ma relation avec ma famille : est-ce que je suis une bonne tante, une bonne sœur en me morfondant dans mon silence méprisant, qui me donne l’illusion de bien faire en sauvant les apparences d’une bonne entente familiale ? Ne serait-il pas mieux d’abandonner la langue de bois et de dire franchement ce que j’aime, ce que je n’aime pas ? Pourquoi me laisser envahir par mes proches et leur en vouloir par la suite, alors que les choses ne dépendent en réalité que de moi ?…

Et ces apparences qui empoisonnent ma vie ? Comment m’habiller, comment m’asseoir, ne pas oublier d’étouffer mon rire chaque fois que je me laisse prendre par une joie passagère (toutes mes joies sont d’ailleurs passagères !). D’un coup, je me rends compte que ma vie est un véritable enfer. Et le geôlier, c’est moi-même ! Pauvre Moi ! Je commence alors à sentir le poids que j’ai continuellement sur les épaules diparaître peu à peu, un poids de honte, de réserves inutiles, d’hypocrisie mesquine… Qu’est-ce que j’étais loin de moi-même ! Et des autres, par conséquent !

Libérée d’un seul coup de mes angoisses, je commence à regarder les choses d’un nouvel œil. A commencer par cette réunion qui me rendais perplexe. Qu’est-ce que la rater aurait comme conséquence sur ma modeste carrière professionnelle ? Rien, sans doute ! Mais la vie est belle, tiens ! Que j’en profite enfin avant qu’il ne soit trop tard. Alors, je branche ma cafétière tranquillement, je prépare mon café. Je me fais une énorme tartine généreusement badigeonnée avec du buerre et du fromage (à dieu le régime diététique, cette privation qui n’a rien fait de bon à ma ligne ni d’ailleurs à mon âme !). Je me replonge dans mon lit encore tiède et encore plus confortable qu’hier soir. J’allume la télévision. Ah ! ces émissions matinales, j’en raffole ! Vive la bonne vie ! Merci mes amis les djinns ! Si ceci est une vengeance !!!

Je sirote lentement mon café, je regarde la télé un peu distraite par cette succession d’événements primordiaux pour ma vie tout entière, et qui sont pourtant arrivés en si peu de temps. Me vient alors l’idée d’appeler maman afin de lui annoncer l’heureux événement : la « transformation » aussi physique que spirituelle de sa fille.

Juste en ce moment j’entends sonner le téléphone. Je décroche. C’est la voix de maman, toujours fraîche et toujours empressée de dire ce qu’elle à dire avant qu’on ne l’interrompe : « Bonjour ma chérie. J’aurais aimé t’appeler hier mais je n’ai pas voulu te déranger puisque je savais que tu rentrais tard du travail. Au fait, c’est au sujet de ta salle de bains. Je t’ai fait un petit changement. Tu ne l’as pas encore remarqué ? J’ai changé la place de ton miroir. Il était dans un très mauvais endroit, il n’y avait pas suffisamment de lumière, là où il était. Alors je l’ai raccroché sur le mur d’en face, et je t’ai installé un tableau de même taille. Tu l’as aimé ? C’est un portrait de jeune fille aux beaux yeux marron… Comment tu l’as trouvé ? ».

 

Cet article est proposé par : Jihène Ameur

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