COUPS DE CŒUR » Elles (ils) écrivent...

Au Moulin Carmela

Publié le 02-03-2008
Au Moulin Carmela
Ce que je remarque c'est que souvent, nous oublions que même si les pays vieillissent : les colonies, « les enfants naturels » comme « eux » le disent, sont là pour nous le remémorer.

Ce que je remarque c’est que souvent, nous oublions que même si les pays vieillissent : les colonies, « les enfants naturels » comme « eux » le disent, sont là pour nous le remémorer. « ECOUTONS » les parler avec passion : « C’est un fait, en tout cas, que la Tunisie que nous connûmes en 1909 ne ressemble pas absolument à celle d’aujourd’hui, pas plus que celle de 1909 ne ressemblait elle-même à celle qu’avaient découverte les premiers Français venus au lendemain de l’Occupation, les premiers instituteurs dont, précisément, nous autres, jeunes, allions, à l’heure où ceux-ci prenaient leur retraite, faire la relève. Et ce sont ces « vieux Tunisiens » comme ils se nommaient fièrement, avec un air qui nous amusait toujours, c’est eux qui, par l’évocation des années de leurs débuts, constataient déjà, non sans mélancolie, que leur Régence patriarcale, sans façons, conservant, au milieu du frémissement impatient et constructeur des « hommes nouveaux », les habitudes amènes, surannées, du vieux Beylik ; - Une Régence héroïque aussi parfois, celle des soldats, des colons pionniers et des fonctionnaires de la première heure qui portaient obligatoirement la chéchia, - que cette Régence-là n’était plus celle que nous abordions, persuadés, pour notre compte, qu’elle venait de naître avec nous.


Au Moulin Carmela

Ces trois camarades de promotion, Ginat, Mollier et Livrois s’étaient, pour la soirée de Noël, donné rendez-vous au restaurant algériens de la rue Al-Djazaria. Depuis octobre, Mollier et Livrois, instituteurs détachés de leur département d’origine, enseignaient, l’un à la Goulette, l’autre à Tunis. Quant à Ginat, il accomplissait son service militaire comme artilleur à Mannouba. Après avoir savouré un couscous fortement assaisonné, arrosé de marsaletta, les trois amis s’étaient rendus par le chemin de fer électrique T.G.M à Carthage, pour y entendre, comme le faisaient chaque année les Tunisois, la messe de minuit.

Et, maintenant, ils revenaient à pied vers la Goulette, devisant, joyeux, dans la nuit claire, l’oreille encore pleine du tumulte des cloches, du plain-chant des pères blancs, de l’animation d’une foule pour qui la Noël à Carthage représentait un obligatoire et rituel divertissement. Pour eux, c’était une soirée de Noël dont ils n’auraient jamais eu l’idée dans leur lyonnais natal : là-bas, la neige, les arbres défeuillés, les lanternes dans la nuit glaciale de décembre ; le réveillon dans les maisons bien chauffées ; la mystique atmosphère de cette fête de Nativité, en dépit des plus païennes ripailles. Ici, la tiédeur de la nuit ; les larges feuilles des figuiers, le violent parfum des eucalyptus, la lune sur le golfe, la fraîcheur chanson des vagues à quelques mètres de la route ; et, tantôt cette messe nocturne dans une basilique dédiée à Saint Louis, où plantait comme un très ancien souvenir de croisade ; ces moines singuliers, longues barbes, teint hâlé, robes blanches, burnous et chechias, officiant selon le rituel de Carthage, sous l’œil vigilant du primat d’Afrique, impassibles au milieu du tohu-bohu de curieux, médiocrement édifiés, et venus ici un peu comme à la foire…Sur la route droite et blanche, dans le calme quasi printanier de cette soirée, les trois compagnons allaient, heureux, se croyant les maîtres du monde. Traversant les petites villages de la banlieue de la Goulette, le Kram endormi sous la lune, Khereddine et se villas rêvant dans l’ombre de leurs palmiers, Mollier et Livrois écoutaient, amusés, Ginat leur décrire, après ses pénibles écoles de cavalier, sa première randonnées dans le bled, et la joie naïve de sa batterie déambulant, avec un train d’enfer, sur le sable des pistes, avec ça et là, de vrais fourrés de cactus.

« oui, mon vieux Mollier, au grand galop sur la piste, sabre au clair ! tu me vois, droit sur mes étriers, fier comme Bonaparte au pont d’Arcole, et …sectionnant des cactus du revers de mon sabre… »

« Ca fait un bon alexandrin, ce bout de phrase, remarque Livrois. Cette nuit de Noël vient de nous révéler un poète qui s’ignorait. Un ban pour le poète ! »

Ils se trouvaient à présent dans la longue, monotone avenue que l’on appelle La Goulette-Neuve et se dirigèrent vers le restaurant Longella où Mollier prenait pension. La soupe de poissons, les raviolis, quelques bouteilles de vin blanc les attendaient. Après quoi, ils éprouvèrent le besoin d’un peu d’air, gagnèrent les quais de la Darse et les murs de la jetée. Parvenus au bout du môle, leur fièvre de noctambules cessa ; ils restèrent un moment, assis et silencieux, observant les allées et venues des crabes.

Puis Ginat se ressaisit. « Demi-tour ! » commanda-t-il.

Ils revinrent vers la ville. Mais que faire, dans cette Goulette en torpeur, où seules quatre ou cinq trattorie avaient laissé ouvertes leurs caves aux pêcheurs siciliens ? On n’allait tout de même pas se coucher ainsi, un soir de Noël ! Et il était trop tard pour regagner Tunis…Livrois suggéra :

- « Si nous allions chez Carmela ? »
-« Excellente idée, répondit Ginat. Allons chez l’hospitalière Carmela. »

Ils quittèrent la Darsa que surplombait la masse noire du fort Charles-Quint. Les antiques canons beylicaux où s’amarraient les barques, les mâts de balancelles alignées en procession le long des quais, virent les trois amis s’engager dans les ruelles sombres qui aboutissaient au quartier du Moulin à Vent. C’était le quartier le plus minable de la Goulette-Vieille : un groupe désordonné de baraques cubiques rapetassées avec le fer-blanc de la Société des pétroles ; des flaques d’eau surie où s’ébattait, le matin, quelque négrillon ; une odeur implacable de bouc autour des étables où les chevriers maltais abritaient leurs bêtes ; des immondices à tous les coins de rue ; des chats étiques se disputant une charogne ; de vieilles traverses du T.G.M. pourrissant sur la rive immobile du lac Bahira aux fétides parfums…

Sur ce cloaque, un moulin à vent sans aile haussait, il y a une vingtaine d’années, un fantôme de tour ruinée et livide. Et son annexe, qui s’enorgueillissait d’un étage avec trois chambres, donnait asile à Carmela, à sa « boite » à tirailleurs, et aux filles échouées là, après quelques avatar, dans les « maisons » huppées de la capitale.

Ginat ayant heurté de la poignée de son sabre la porte du « moulin », les amis attendirent quelques instants. Au-dessus des masures, dans le fond de l’avenue, le phare de Sidi-Bou-Saïd, décorait, à intervalles réguliers, le velours noir du ciel nocturne, d’une étoile d’or. Une à une, sur la colline, s’éteignaient les lumières aux grands vitraux de la basilique de Carthage.

 

Cet article est proposé par : CHENITI Sonia