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Scène de la vie tunisienne d'autrefois

Publié le 14-01-2008
Scène de la vie tunisienne d'autrefois
Mastro Calogero Micchichè travaillait comme manœuvre à la construction de silos à 10 kilomètres de Tunis...

Une vendetta

Mastro Calogero Micchichè travaillait comme manœuvre à la construction de silos à 10 kilomètres de Tunis, et ne pouvant rentrer chez lui tous les jours, il dormait sur des madriers dans un coin du chantier.

Le samedi soir il se rasait en plein air avant de passer dans la baraque du contremaître pour toucher sa paye, et tous les samedis l’entrepreneur, amusé par le regard perçant de ses yeux minuscules perdus parmi les rides, faisait la même offre en lui montrant les piles alignées sur la table :

- Voulez-vous tout emporter ?

Sur quoi, Mastro Calogero haussait les épaules, plissait un peu plus, dans un sourire, sa mince figure, mâchonnait un coin de sa moustache grise et répondait :

- Chi me n’aio a fare, tanto u lattaro(1) s’i pigghia tutti – Que voulez-vous que j’en fasse, c’est l’épicier qui prendrait tout.

Un peu plus tard, l’auto de l’entrepreneur, rentrant à Tunis, rattrapait et dépassait le petit homme maigre et droit qui avançait tout seul sur la route du pas souple et allongé qu’on lui avait enseigné au service militaire, trente ns auparavant.

Arborant sa belle casquette du dimanche, neuve depuis trois ans, qu’il posait d’aplomb sur le crâne pour ne pas le déformer, un petit baluchon à la main, il s’en allait tranquille, heureux de ne pas chômer depuis plusieurs semaines, porter son argent à l’épicier.

Une fois, cependant, ce ne fut pas l’épicier qui le lui prit.

C’était à l’époque où le quartier de la Petite Sicile n’avait pas encore été touché par le démolisseur. Cinq mille siciliens pauvre y vivaient entre eux dans des maisons basses, surchauffées ou humides suivant les saisons, habitant à trois ou quatre familles dans des patios d’autant de pièces réunies par une cour commune donnant sur la rue, et leur masse était si compacte que les quelques étrangers vivant parmi eux étaient en passe de s’y laisser absorber.

C’est ainsi que les épiciers djerbiens, la buraliste, les agents de police affectés au quartier, avaient inconsciemment assoupli leur gosier et parlaient tous le dialecte de Favignana ou de Mazzara comme leur langue  maternelle.

Mastro Calogero arriva chez lui à l’heure où les derniers rayons d’un chaud soleil de printemps finissaient d’éclairer les tours de la cathédrale.

Dan le patio qu’ils partageaient avec deux autres familles, sa femme calmait la longueur de l’attente en fessant leur dernier né, âgé de cinq ans pour une des ses multiples polissonneries.

Leur jeune fille, Filomena, rentra bientôt de chez une voisine et la maisonnée partagea, devant la porte, sur le trottoir, une maigre soupe aux herbes.

A côté d’eux, en face, tout le long de la rue, dans le quartier, à la lueur des reverbères et de quelques minuscules lampes à pétrole, la Petite Sicile soupait sobrement.

 

Cet article est proposé par : Sonia Cheniti

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