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La boniche

Publié le 23-12-2009
La boniche
Voici la biographie d'une boniche...

« Bonjour Halima, me lance-t-elle, à peine la porte de sa maison entrouverte, et nos yeux rencontrés ».
- Bonjour Mamame. Comment allez-vous ?
- Bien, et toi ?
- Je viens de…
- Alors, m’interrompt-elle, commençons notre travail, il nous attend une rude journée : ce soir je reçois des invités, et de quelle gamme ! des « BomBom », ma foi…

Et elle se met à bavarder, à bouger telle une bête enragée qu’on a emprisonnée dans une grande cage au zoo du Belvédère.

Je retiens ma colère vis-à-vis l’indélicatesse qu’elle a commise à mon égard : elle m’a interrompue, l’enfoirée ! Pourquoi me poser une question dont elle n’est pas prête à avoir la réponse ?!

Je me retiens, j’y ai intérêt, après tout.

Ah ! J’ai oublié de me présenter : je m’appelle Halima (j’insiste, s’il vous plaît, Halima, et non pas H’lima comme on m’appellerait dans mon village natal, un village au climat aride, largué de la grâce de Dieu dans les fins fonds de la Tunisie). D’ailleurs j’ai peiné pour apprendre aux gens que je cottoie à m’appeler Halima. Je ne supporte pas l’ancienne prononciation de mon prénom, déjà il es ringard, alors autant le moderniser un peu !

Quant à mon travail, je suis femme de ménage à domicile. Bonne, quoi ! Boniche, en bon tunisois.

Je le suis et je l’assume parfaitement. Si la maîtresse de la maison où je bosse ce matin est institutrice, je ne vois pas en quoi elle est mieux que moi : elle « nettoie » la saleté de la tête des gosses, et moi je nettoie la saleté des maisons des gens. Elle et moi sommes donc deux « nettoyeuses », elle dans un sens figuré et moi dans un sens propre.

Vous devez vous étonner de ma capacité à spéculer. Oui, je comprends que ce soit étrange venant de la tête d’une boniche comme moi. En réalité, c’est le résultat d’un long travail, d’une énorme bataille que j’ai menée contre le monde qui m’entoure, et contre moi-même, surtout.

Dès ma tendre enfance, mon père, mon « procréateur » plutôt, (il ne mérite pas que je l’appelle mon père, je ne l’aime pas d’ailleurs, ni ne le respecte, non plus, même si je continue à lui envoyer le mandat chaque mois, accompagné de mots tendres, du genre « Au meilleur de tous les papas, avec mes sentiments les plus sincères » ; c’est devenu une sorte d’automatisme chez moi, je le fais comme je me maquille tous les matins ou comme je m’enfile les gants en caoutchouc avant d’entamer mon travail)…

Donc, revenons à nos moutons : mon père m’a un jour mise entre les mains d’une femme que je ne connaissais pas, habitant une belle villa à Tunis, et s’est contenté de me tapoter les épaules en me disant : « Ecoute-moi bien, H’lima, dorénavant, Mme Souad est ta nouvelle maman. Alors, tu lui obéis, et tu ne me noircis pas la face devant elle : je lui ai promis que tu étais une gentille fillette bien éduquée». Et ce fut tout. Et ce fut fini : ma vie au village a été interrompue de but en blanc, très brusquement, sur un accord entre mon père et ma nouvelle « maman » dont je ne savais absolument rien. Quant à ma véritable « maman », je ne comprends toujours pas comment elle a pu se séparer de moi, de sa propre fille pour m’abandonner chez des inconnus qu’elle ne connaissait même pas. Et je ne le lui pardonne toujours pas.

Ma nouvelle maîtresse/maman n’était pas mauvaise. Elle m’a prise en charge et s’est occupée tant bien que mal de mon éducation. Elle est allée même jusqu’à m’envoyer à l’école pendant six années, au bout desquelles j’ai obtenu mon « Sixième ». Ce fut un véritable exploit pour moi. Mais « Mama Souad » (c’est ainsi que j’ai pris l’habitude d’appeler ma maîtresse) et moi avions établi auparavant un compromis (en vérité, ce fut le sien avec elle-même, je n’étais pas en situation de décider) : Ma scolarité ne pouvait aller jusqu’au collège. Alors, j’ai accepté mon sort docilement. D’ailleurs, quand on est en situation de faiblesse, on apprend à accepter tout ce que l’on nous donne. Et je suis restée désormais à la maison, me résignant totalement à ma condition de bonne.

J’ai mis de longues années non pas à accepter mais à comprendre ce qu’est être une bonne dans une maison où il y a des enfants de mon âge. J’ai eu un grand mal à m’y faire. Je ne comprenais pas pourquoi je devais débarrasser la table alors que les filles (les vraies !) de Mama Souad allaient regarder la télé une fois le dîner terminé. Je ne comprenais pas pourquoi elles, elles avaient droit à de beaux habits tout neufs à l’occasion de l’Aîd Séghir, alors que moi, je ne recevais que leurs anciennes fringues, souvent usées et toujours démodées…

Quand j’ai commencé à exprimer mon étonnement d’abord, et ensuite ma révolte contre ce que j’appelais une grande « injustice », j’ai eu droit à des douches froides venant des bouches des filles de Mama Souad, qui me répliquaient avec étonnement : « Mais, H’lima ! Voyons-donc ! Tu es notre bonne et non pas notre sœur ! ».

Combien de nuits ai-je pleuré, ai-je demandé au Bon Dieu quel était mon tort pour être aussi cruellement punie… Il m’a fallu toutes les larmes nécessaires pour nettoyer toute la haine que j’avais accumulée contre tout le monde : mon père, ma mère ; même Mama Souad, n’y a pas échappé, puisqu’elle était elle aussi responsable de la souffrance que je ressentais.

Mais au fil des années, je me suis mise à regarder le monde autrement, sans toutefois parvenir à effacer les séquelles indélébiles qu’a laissées ce traumatislme sur mon âme.

J’ai appris à défendre farouchement le peu de droits que pouvait avoir une fille dans ma situation. Et j’ai commencé à m’aimer, à admirer mon image, mon être. Il me restait une seule étape que je n’arrivais pas à franchir toutte seule : me respecter moi-même.

J’ai donc grandi avec cette lutte contre toutes les forces négatives qu’ont pu injecter en moi les longues années de questionnements sans réponses, de colère, de haine. Je ne m’en suis remise qu’après une cure psychologique que je me suis faite, assistée de mon psy.

Vous vous étonnez ? Mais pourquoi est-ce que tout le monde s’étonne en apprenant qu’une boniche se fait aider par un psy ? Est-ce que je ne suis pas un être humain à part entière ? Est-ce que je ne gagne pas mon pain décemment et dignement ? Alors ? Où est-donc le mal ?!

Même mes deux colocataires (deux employées de banques venant de mon villege natal et fraîchement installées à Tunis), n’ont pu cacher leur étonnement en apprenant que j’allais consulter un psy, que j’avais un téléphone portable dernier cri, que j’ai suivi des cours de français à l’Institut Bourguiba, et bientôt des cours d’anglais…

Je ne cesse de leur répéter qu’elles n’ont pas de quoi s’étonner : je travaille et gagne plutôt bien ma vie (du moins par rapport à mes qualifications scientifiques très modestes, soyons franches !), et je cotise pour avoir mon propre foyer un jour… Ah ! Ces complexes des gens bornées ! Il nous faudra une éternité pour les en débarrasser !

Ce n’est qu’après la mort de Mama Souad que je me suis définitivement prise en charge. Il faut dire qu’elle a été très équitable avec moi : elle m’a légué une belle somme d’argent et j’ai appris quelques mois après sa mort qu’elle avait légalisé ma situation et donc j’avais droit aux soins sanitaires, et à la sécurité socilale. Paix soit faite à ton âme, Mama Souad ! J’ai alors quitté la maison où j’ai vécu les pires et les meilleures années de ma vie. J’avais déjà vingt-deux ans et des poussières. Je suis partie dignement : je ne leur devais rien et eux non plus ne me devaient rien.

Et ma vie à pris un nouveau cours : je commençais à soigner mon image, mon langage, ma façon de m’habiller… J’allais désormais fréquenter des foyers variés pour y travailler ; il m’a donc fallu penser à respecter mes nouvelles clientes et à me faire respecter d’elles en contrepartie.

J’ai commencé par mon prénom qu’il a fallu métamorphoser en Halima (cela sonnait plus chic). J’ai appris à ne dire que le minimum nécessaire pour me faire comprendre, et à ne pas interrompre mes clientes en général très bavardes. D’ailleurs, je pense que c’est le signe d’un certain déséquilibre psychique que d’être volubile. J’ai constaté que mes clientes remplissaient un certain vide parfois sentimental, parfois intellectuel en bavardant telles des magnéto cassés… Je ne dis rien quand elles parlent, mais mon silence ne les encourage pas à développer davantage leurs histoires infinies et généralement dépourvues d’importance. Et puis j’ai un temps très limité : toutes mes apèrs-midis sont chargées, ou par une séance de natation dans la piscine municipale, ou par un cours de dance orientale… Alors, je ne permets pas qu’on me fasse perdre une seule seconde de mon temps précieux.

Il m’a fallu aussi « réparer » mon outil linguistique, le français, notamment. Ah ! Ce que j’adore l’étonnement déçu que je lis sur le visage d’une de mes clientes en m’entendant parler dans un français correct, soutenu ! Elles sont jalouses, les niaises ! Et j’adore voire cette jalousie se dessiner sur leurs visages ahuris. Après tout, ce doit être assez dur de voir sa boniche mieux futée que soi-même. C’est une revanche pour moi, une revanche sur la vie entière.

La plus jalouse parmi mes clientes est Mme Sabah, chez qui je travaille ce matin. Elle fait exprès de me vexer en m’interrompant, en me rappelant qui je suis. Et comme elle constate ma sérénité et mon mépris vis-à-vis de sa petitesse, elle devient de plus en plus nerveuse…

Elle ne rate pas une seule occasion pour me faire comprendre que ses relations avec son époux sont les meilleures au monde : « Hamadi (tel s’appelle son époux) a beaucoup aimé ma coupe de cheveux ; Hamadi n’a pas apprécié le changement que tu as fait au salon ; Hamadi m’a embrassé en sortant tout à l’heure avant de partir à son travail, il m’a suppliée de ne pas trop me fatiguer en t’aidant à ranger les meubles, il ne dépenserait pas l’argent qu’on te donne pour me retrouver épuisée en rentrant le soir ; Oh ! pardon, je ne voulais pas te vexer Halima ! Tu me connais, je dis les choses comme ça, sans avoir la moindre mauvaise intention ! et …blablabla… ». Moi, je reste de marbre en entendant ses allusions méprisables à ma situation de femme de ménage, et je ne la haie que davantage.

Quand elle se met à parler de son mari Hamadi, je me mets à penser à mon Hamadi à moi. Mon amour ! Qu’il est tendre ! Il ne m’aime que moi, et n’a de pensée que pour moi ! Ce n’est pas un type matérialiste du tout. Il ne m’offre que des cadeaux de luxe. Les fins de journées, nous les passons souvent ensemble ; nous allons des fois au théâtre (j’adore le quatrième art, j’ai l’impression que toutes nos vies ne sont que des pièces de théâtre soigneusement orchectrées par une main invisible toute-puissante).

Alors, quand cette présomptueuse de Mme Sabah met en marche sa radio sur la bande Hamadi, je mets en marche la mienne sur mon Hamadi à moi. Et le travail fatigant devient un rêve où il n’y a que lui et moi : je nettoie son bureau avec amour, je fais briller son miroir avec soin comme si j’entrevois son visage bien-aimé… Je ne sors de ma rêverie que sur la voix de cette maudite Sabah pour me donner une instruction banale sur « le robinet inutilement ouvert à grande eau, ce qui déplaierait à Hamadi s’il était là ».

Je ferme sagement le robinet et je souris en pensant au jour où je prendrai ma revanche sur elle et sur la vie toute entière, le jour où mon Hamadi parviendra à arranger sa situation et divorcera de sa femme pour m’épouser moi, moi qu’il aime par-dessus tout…

N.B : Au fait, j’ai oublié de vous dire un détail qui pourrait être important : le Hamadi de cette lourde Mme Sabah et Mon Hamadi à moi ne sont en réalité qu’un. Alors que la meilleure gagne !

Cet article est proposé par : Jihène AMEUR

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