COUPS DE CŒUR » Elles (ils) écrivent...

Le sauveteur et le sauvé

Publié le 16-04-2010
Le sauveteur et le sauvé
Sidi Bou Saïd, au dessus de sa roche aux flancs rougeâtres, veinée d’étroits sentiers chers aux chèvres fantasques...

Sidi Bou Said, au dessus de sa roche aux flancs rougeâtres, veinée d’étroits sentiers chers aux chèvres fantasques, quelques pâles oliviers glissent doucement jusqu’à la faille qui les protège. Plus haut, la grisaille à peine teintée de vert tendre d’une terre avare, gagne le sommet de la colline. Là, à peine émergeant au dessus de la crête, comme tapie derrière elle pour surveiller la mer, une ligne indécise de maisons, la tête nue, se trahit par quelques murailles blanches que l’ombre fond dans le paysage ou que le soleil parfois souligne d’un trait clair. Le soir, ses derniers feux attardent un rayon doré qui lentement devient rose et que happent dans une scintillante parure les murs et les terrasses jointes. Naoufel est en train de somnoler quand un appel au secours le réveille ; il ne peut de prime abord savoir d’où il provient. Mais le cri ne tarde pas à déchirer le silence qui règne. Il provient du dehors, d’en bas de la roche.

Naoufel accoure vers la fenêtre, l’ouvre et regarde. Il voit une femme en chemise qui nage dans un torrent d’eau, se cramponnant à une table en bois qui se trouve dans le jardin inondé. Le goyavier ne laisse voir que ses branches supérieures et une partie du tronc, même le lierre vert de la clôture et la vigne stérile sont noyés insensiblement.
La femme approche de la quarantaine. Elle crie en s’efforçant de lutter contre le courant.
- Au secours. Je suis la plus solitaire des femmes. J’ai vu de nombreux hommes pleurer. Voici leurs larmes devenues un déluge qui m’emporte.
Il veut bien la sauver ; mais pris de curiosité, il préfère écouter la suite de ses paroles : c’est le moment idéal pour écouter les confidences d’une femme. Chaque fois qu’il va rencontrer une femme, il emporte son fouet. Mais il ne réussit à la soumettre. Voilà l’occasion unique de connaître le tréfonds de son âme, d’arriver à son but.
Il regarde par la fenêtre.
- Je n’ai pas choisi la solitude, j’aime cette agréable et douche chose qu’on appelle l’amour. Au secours ! Je me noie.
Il crie :
- A qui la faute, femme ? Est-ce ta faute ? Ou la leur ? Ou bien est-ce ton destin ? La femme plonge, puis elle tend le cou, ses longs cheveux tombent, sur ses yeux et se collent sur son visage :
- Ils disent qu’il n’est facile qu’une femme de mon genre soit amoureuse… est-ce je dévore la chair des hommes et ne jette que les os ? Me trouvez-vous de ce genre ? Pitié.
Elle boit quelques gorgées inégales d’eau ; l’eau pénètre ans son nez cramoisi. Il faillit lui tendre le bras mais il se retient.
- Pourquoi te craignent-ils, femme ?
Le pied de la femme se heurte aux branches du goyavier, elle se tient debout sur l’une d’elles et commence à se balancer.
- Croyez-vous que je sois dangereuse parce que je me plais à écouter, pendant des heures, un homme qui parle ? Je prends conscience de ma féminité quand je vois un homme manger avec appétit. Et pourtant ces hommes ne sont pas sortis de ma vie… C’est moi qui suis sortie… C’est moi qui sors toujours.
Des vagues cristallines s’enflèrent d’une écume qui colorent les moules et les mousses vertes dont grouillent les profondeurs de la mer.
- Vous voyez vous-même…
Le vent devient plus fort, le courant plus violent :
- …et pourtant vous ne bougez pas.
Naoufel s’empresse de rentrer. Il ne sait que faire. Il l’entend le supplier.
- Je ne vous demanderai pas quel est votre métier…Si vous conduisez…ni quel est le chiffre de votre compte en banque.
Les vagues frappent les murs de la maison.
- Je laverai vos pantalons et coudrai les boutons de vos chemises.
C’est vrai. Elle ne lui demande pas de déplacer les montagnes, ni de lui offrir des bijoux. Elle ne lui demande que le strict nécessaire
- Sauvez-moi seulement… sortez-moi de l’eau. Est-il le premier à sauver une femme de la mort, de la faim et de la misère, du vice ou de…
L’eau pénètre dans ses oreilles.
- Je n’ai jamais désobéi à ma mère, imaginez-vous… depuis que j’étais une toute petite fille, je n’ai jamais osé croquer une tablette de chocolat ou une dragée sans prendre sa permission.
Que c’est étrange, comme elle est obéissante et docile, assoiffée d’amour naturel, un amour qui n’attend rien en retour, un amour basé sur les larmes – des larmes inoffensives. Naoufel ouvre l’armoire.
De dehors, la voix faible lui parvient.
- Le baiser c’est la joie, c’est la promesse de la fidélité, c’est un dialogue, un solide appétit…
Elle éternue, tel un oiseau ayant un grain de blé arrêté dans le gosier.
Naoufel sort son costume de scaphandrier. Il s’aperçoit que la femme est sur le point de se noyer : ces paroles ne peuvent être prononcées que quand la mort approche.
Il endosse rapidement son costume. Il l’entend qui continue à le supplier :
- Voici que la branche s’est cassée. Damné sois-tu : Il n’est pas nécessaire que tu sois cultivé ; je voudrais que l’homme soit un animal, comme un enfant… Que je ne sache pas, quand je suis prés de lui, ce qui pourrait arriver dans un instant. L’amour doit être une continuelle surprise, l’assouvissement d’un désir instinctif qui se renouvelle à chaque moment. Tout ce que la femme demande à l’homme c’est d’être là quand il le faut. Tu sais…là où il y a amour, il y a désir de se toucher. Ne veux-tu m’approcher ?
Il s’écrie :
- Menteuse. On se regardera et on baillera d’ennui.
- Le meilleur moyen de connaître un homme c’est de vivre avec lui… Les hommes passent dans ma vie plus vite que je ne l’imagine. Quand ils partent je réalise alors combien leur absence est douloureuse…
Naoufel ajuste le masque d’oxygène sur le visage.
- Peut-être mettrais-je du poisson dans ta boisson…
Elle soupire, son regard se perd au loin.
Il s’écrie :
- … pour avoir la paix.
Ses cris étouffés écorchent ses oreilles. Il ne peut supporter de voir une femme, dans l’embarras. Cela lui avait coûté cher autrefois : jusqu’au jour où il trouva le remède qui consistait en deux petits morceaux de coton avec lesquels il se bouchait les oreilles. Mais aujourd’hui, la situation était différente.
Naoufel accoure vers la fenêtre. Il grimpe, ferme les yeux. Savoir rendre les autres heureux est une chose merveilleuse, c’est peut-être la seule chose humaine. Qu’il est beau d’avoir confiance dans la personne avec laquelle on se noie.
Il saute. Son pied gauche se heurte à un équilibre. Il tombe dans l’eau, disparait, reparait ensuite en surface, commence à gesticuler appelant au secours. Le courant l’emporte du côté de la femme. Elle lui tend la main, ses doigts s’agrippent aux siens, elle l’attire vers lui, l’étreint et lui dit :
- Je ne demande pas celui que j’aime soit un héros. En vérité, je faiblis devant un homme qui pleure.
 
La branche du goyavier casse sous leurs pieds. Ils tombent dans l’eau. Elle monte sur son épaule. Il se débat, mais en vain. Ce geste le pousse vers le mur de la maison. La femme se cramponne au tuyau, il se cramponne, à son tour au tuyau. D’un pas fatigué ils commencent à monter lentement, chaque fois qu’elle glisse, il reçoit un coup de pied en pleine figure.
- J’ai compris maintenant. Je crois avoir failli en amour parce que les hommes que j’ai rencontrés n’étaient pas dignes d’une femme comme moi… une vraie femme.
Elle désigne de la tête la fenêtre ouverte.
- Est-ce ta chambre ?
Il fait oui de la tête.
Elle tend la main, se cramponne au bord de la fenêtre.
- Est-elle climatisée ?
- Ne l’ai-je pas prévu ?...Tu poseras des questions…
Elle se reprit, maligne, coquette :
- Non, non, mon chéri. Je ne te demande pas le chiffre de ton compte en banque, ni la marque de voiture, je te de mande seulement si ta chambre est climatisée.
Elle soupira et reprit :
- Comme je désire dormir dans une chambre climatisée, et pleurer tout mon soûl, puis avoir sommeil près de toi.
Elle appuie du pied sur sa tête, il glisse au fond.
Elle saute à l’intérieur de la chambre, l’embrasse rapidement du regard, regarde par la fenêtre.
- Y-a-t-il des vêtements dans l’armoire ?
Avant qu’il ne réponde, elle s’empresse d’ouvrir l’armoire et crie joyeusement :
- Je mettrai un de tes vêtements…un pyjama…une chemise…n’importe quoi…
Elle reprend en fermant la fenêtre :
- Reste là où tu es. Je changerai ces vêtements mouillés. J’ai horreur qu’on me regarde lorsque je me déshabille.
Il balbutie quelque chose, ses doigts se crispent sur le tuyau.
- Ne t’inquiète pas mon chéri. Je ne tarderai pas.
Elle accourt vers l’armoire, l’ouvre, fouille partout, sort tous les vêtements, les jette par terre et choisit une serviette éponge et un pyjama vert rayé. Elle se cache derrière la porte pour se déshabiller et s’essuyer le corps en fredonnant une chanson :
- J’ai fermé les yeux…le déluge ma paru merveilleux…merveilleux…merveilleux… »
 
Une foule d’idées envahit sa pensée pendant qu’il est suspendu dans le vide. Les femmes. Les femmes. Ses relations avec les femmes sont toujours très limitées. Après la mort de sa mère, sa sœur, sa grand-mère et deux tantes demeurées vieilles filles. Un milieu hostile, étouffant, où ont-elles passé ? Elles sont parties. La mort bienveillante les a emportées. Mais il est attaché à sa mère. C’est son refuge, la nuit, il trouve la sécurité entre ses bras, il a peur des fantômes de nuit, entre ses cuisses il serre ses jambes maigres afin de trouver un peu de tiédeur, pendant les froides nuits d’hiver. Ses rapports avec sa sœur sont troublés par de fréquentes disputes. Il n’a jamais vu une personne aussi jalouse, aussi rancunière et surtout aussi têtue. Il avait un mal fou à se faire obéir d’elle, car sa mère lui avait enseigné qu’étant le mâle de la famille, elle devait lui obéir aveuglement. Il se souvient encore de ses petits yeux. C’est pourquoi il a toujours gardé une certaine réserve à l’égard de la femme. Quand il rencontre une, il éprouve le désir de la maltraiter, il éprouve en même temps le désir de l’embrasser.
Lorsqu’il a rencontré Amira, il a pensé qu’il avait tort, s’imaginait avoir connu la plus intelligente des femmes, la plus sérieuse et la plus fidèle. Et voici qu’il voit ses traits au dessous de lui dans le large. Ça lui donne le vertige : un regard perçant comme le regard de l’aigle, des cheveux tombant sur la nuque et les épaules comme une crinière. Elle se réveillait à huit heures, à neuf heures et demie elle était sur le terrain de tennis, à dix heures et demie elle nageait dans la mer jusqu’à midi, ensuite elle rentrait à la maison pour déjeuner et à midi et demie elle se trouvait au club de chasse pour pratiquer son sport préféré. A deux heures elle faisait de l’équitation, à six heures elle rentrait pour le dîner et après une veillée familiale elle se couchait à dix heures. Quand aux jours où elle travaillait, elle passait son temps à assister les chirurgiens pendant les opérations. Une vie idéale et bien réglée. Amira ne se sentait en forme qu’en plein air. Elle détestait les pièces fermées et les réceptions dans les salons. Elle aimait la solitude et la nature. La vue d’un amandier en fleurs la réjouissait. Elle adorait le cheval, le chien, le lion, l’or et elle aimait aussi entendre les coups de feu.
 
Quant à lui, il adorait l’émeraude, couleur de ses yeux. Il était tellement épris d’elle qu’il a fait la bêtise de la demander en mariage, mais à sa grande surprise et à sa déception, elle l’a refusé. Elle le trompa avec son meilleur ami. Il était grand, brun, meilleur, sûr de lui-même à tel point que pour la séduire il n’a même pas eu recours aux moyens habituels…ceci avait ébranlé Naoufel… Souvenirs qui ne viennent pas en leurs temps... Il est entré dans la première pharmacie et a demandé un insecticide on lui a dit que les insecticides en manquent. Il s’est contenté alors d’une grande quantité ampoule de sédatifs et s’est mis à avaler les pilules l’une après l’autre. Il a perdu connaissance. Le propriétaire venu demander le loyer de la chambre a frappé longtemps à la porte ; il a insisté car le portier lui a affirmé l’avoir vu monter dans sa chambre. Le propriétaire a pensé que Naoufel voulait l’éviter. Il a juré d’avoir le loyer le soir même si non il le mettrait à la porte. Les coups successifs à la porte ont fait rassembler les voisins qui se sont rassemblé et ont forcé la porte qui s’est écroulé sous leurs corps. Ils l’ont trouvé sur le lit, pâle, agonisant. Ils chassèrent la mort qui était sur le point de l’avoir, qui, au dire des voisins, a sauté, effrayée par la fenêtre.
 
Touché dans son état, le propriétaire s’est senti un peu coupable car il a pensé que le pauvre garçon a été touché au suicide à cause de son insistance à réclamer son loyer. Il a renoncé au loyer de tous les mois passés et a pris la décision de ne plus insister auprès des locataires quand ils tarderont à régler le mois.
Mais pourquoi ce souvenir des bienfaits du propriétaire alors que la mort s’approche.
Naoufel chasse tous ces souvenirs et concentre ses pensées sur des idées abstraites pendant que sa main continue à se cramponner au tuyau. Il est d’avis que la femme est vicieuse de nature. Qu’elles s’intéressent aux objets et non aux personnes. S’il lui arrivait de s’intéresser à un homme, c’est qu’elle voit en lui le moyen de réaliser son existence et ses caprices. Elle est incapable d’honnêteté. C’est pourquoi, que quand elle s’attache à un homme, elle devient une entrave à sa liberté.
Il arrête ses pensées abstraites et retourne à la réalité. Il se souvient de la femme qui occupe sa chambre et s’écrie :
- L’âme libre ne peut pas vivre avec une femme.
Elle lui répond :
- Un instant, que je termine ma toilette. Je roule mes cheveux.
Elle reprit un instant après :
- …tu parlais de liberté ? La liberté mon petit c’est de pouvoir choisir son maître.
Il continue à crier tout en cramponnant au tuyau :
- Je te romprai le cou, femme.
Elle n’écoute plus ce qu’il dit, n’entend plus les gouttes de pluies, ni le clapotement des vagues.
Quand elle aperçoit dans le miroir les rides qui ont apparu dans le cou. Elle est prise d’un étonnement mêlé de frayeur. Ces rides ajoutent quelques années à son âge.
Elle se met à donner des tapes nerveuses sur le cou allant vers le menton et les cheveux des deux côtés. Elle insiste surtout sur la nuque, continue à tapoter jusqu’à ce qu’elle ait l’impression de cette partie s’est réchauffée, que la circulation s’est animée que la peau du cou a récupéré sa fraîcheur.
Elle l’entend crier :
- Je t’arracherai les oreilles, femme.
Cette fois, la voix est exténuée.
Elle s’occupe à mélanger un jaune d’œuf bien battu avec une quantité d’huile. Elle enduisit le cou.
La voix furieuse se fait entendre :
- Je t’écorcherai, femme.
Elle lui reproche sa colère :
- Vous êtes tous faits de la même pâte, vous ignorez la patience. Vos baisers rapides sont vraiment répugnants. As-tu oublié que je t’ai sauvé la vie quand tu as sauté par la fenêtre ? J’aurai du te laisser emporter par le courant.
Elle s’assoie à terre, croise les jambes, pose les mains sur les hanches, essaye de tendre le cou, prend la position initiale. Elle baisse la tête du côté droit jusqu’à ce qu’elle touche l’épaule, fait de même vers la gauche, son menton touche l’épaule gauche.
La voix, enrouée lui parvient de l’extérieur.
- Je te casserai la gueule, femme.
Elle reprend le même exercice, dix fois.
La voix vaincue s’élève.
- Femme….
Elle se lève en sursaut, fonce sur la fenêtre en criant :
- Quand cesserez-vous de traiter la femme comme des bêtes ?
 Hein ?
Il voit son visage coloré. Sa main glisse, son cœur se glace. Il se retient.
- Tout homme aux idées profondes et aux désirs nobles ne doit traiter la femme qui suivant la manière des machos.
- Qu’est-ce que tu entends par manière des machos ?
- J’entends que la femme es un être qu’on doit considérer comme une chose qu’on possède, un objet qu’on cache…Grand Dieu, qu’est-ce que ces saletés que tu as mises sur le visage, femme. Tu es devenue comme un plat de salade.
Elle se sent profondément contrariée.
- Un plat de salade ? Mon visage à moi ? Je vous connais très bien…Vous ne voyez la femme qu’en tant que bonne à tout faire, cuisinière, prostituée, mais réveillez-vous, espèces de salauds, les temps ont changé, les choses ont changé.
Il continue révolté.
- Elle n’est chose faite pour le ménage, comme le balai par exemple.
Elle ne supporte pas son insolence, s’élance vers la fenêtre pour lui envoyer une vieille chaussure, mais elle ne peut l’atteindre. Ses bras sont fatigués, il glisse, tombe dans l’eau profonde et disparait. Quand elle le voit quelques mètres plus loin, il est pris dans le courant.
Elle s’écrie :
- Salauds…misérables…puissiez-vous tous noyés, le monde sera enfin purifié.
Les eaux se retirent doucement. Elle se penche à sa fenêtre pour mieux admirer Sidi bou Said dont la parure évoque la parfaite beauté du paysage d’Athènes.

Cet article est proposé par : Sonia CHENITI

Autres articles que vous pouvez aimer